En 1879, il rentre en France après une dizaine d’années d’exil suite à sa participation à la Commune de 1870 aux côtés de Courbet. Au Salon de 1883, il triomphe avec deux immenses bas-reliefs à plusieurs figures et s’affirme à cette occasion comme le rénovateur du monument public. C’est dans cette période de grand succès et dans un climat d’amitié et de respect mutuels entre les deux artistes que Rodin décide de modeler le buste de Dalou. La notoriété de Rodin l’emportant sur celle de Dalou, une réserve s’installe ensuite progressivement entre les artistes pour arriver à une véritable animosité. A l’époque de ce buste, rien n’annonce cette brouille à venir et Rodin donne de son ami une image héroïque qui fait de cette œuvre sans doute l’un de ses meilleurs portraits. L’association de la poitrine nue et du portrait réaliste prouve la stature élevée qu’attribue Rodin à la place de son modèle dans l’art du temps. Au salon de 1884, l’œuvre est présentée avec le buste de Victor Hugo que Rodin vient également d’achever. Ces deux portraits sont les clous de l’exposition et connaissent un vaste succès critique, à l’instar de l’enthousiasme de Louis de Fourcaud dans la Gazette des Beaux-Arts : « la modernité en sculpture c’est la vie exprimée avec une mordante précision. Le plus moderne, c’est celui qui sculpte les figures, nues ou habillées, les plus vivantes. Toutes les fois que je vais au Salon, deux bustes m’attirent et me captivent. Leur regard me poursuit ; leurs lèvres muettes ont d’intimes façons de m’entretenir. L’un est le buste de Victor Hugo, l’autre celui de M. Dalou, tous deux exposés par M. Rodin. Il n’y a rien, au Palais de l’industrie, de plus moderne, parce qu’il n’y a rien de si implacablement et hautement vrai ».
Il est intéressant, dans cette même salle, de comparer ce portrait aux trois autres bustes exposés. De Dalou, précisément, un Victor Hugo en plâtre, de 1901, affiche un drapé théâtral marquant toute la hauteur d’une commande de prestige. De Thirion, le buste du peintre Meissonier est d’un réalisme pointilleux, fiché comme le Victor Hugo de Dalou sur un piedouche de section carrée qui ajoute à l’impression de protocole. Le Rodin de Camille Claudel, sans socle, paraît presque un autoportrait qu’aurait pu réaliser le modèle de ce buste d’un naturalisme saisissant. Rodin ne s’y trompa pas et associa presque systématiquement cette effigie réalisée par son élève et amante à ses expositions dans le monde entier. Il était là, tel qu’en lui-même !